Voici un extrait du chapitre 26 "Vagabondages""Jean-Louis Aubert de Téléphone à aujourd'hui" - Daniel Ichbiah - 2006
Doc Matéo, revient à la Loupe en septembre et durant trois mois, ils peaufinent une vingtaine de titres. Lorsque l’ingénieur du son arrive à l’improviste à La Loupe, il arrive qu’il découvre Jean-Louis en train d’interpréter un morceau de U2, de Bob Dylan ou Neil Young avec une rare conviction, tout en s’accompagnant à la guitare. Il en tire un sentiment étrange : « Bizarrement, il chante mieux les chansons des autres que les siennes. » Pour « Vivant poème », ils enregistrent trois versions instrumentales sur trois tonalités différentes : une pour Jean-Louis, une pour Barbara et une pour le duo.
Contrairement à ce qui se dit alors, Aubert ne perçoit aucunement Barbara comme une recluse, une légende inapprochable. Il la perçoit au contraire comme une femme extrêmement vivante. « Tout le monde en faisait un mythe, mais je la voyais d’abord comme une amie. » Elle lui donne même l’impression qu’elle le connaît depuis toujours. « Lorsque je lui ai dit : ‘pourquoi tu ne viens pas dans nos studios à Boulogne’, elle m’a dit : tu m’invites et je viens tout de suite ! »
Deux jours plus tard, lors d’un dimanche, la dame est au rendez-vous, afin de travailler les deux titres qu’ils ont co-signés. Barbara est arrivée relativement tôt, à 11 heures du matin. Elle a demandé à un personne de Philips, sa maison de disque, et aussi à son ingénieur du son habituelle, Myriam Eddaira, de venir faire la prise. Pourtant à l’heure prévue, les intéressés ne sont pas là. Aubert et Barbara attendent puis décident de commencer à travailler— la chanteuse vient de découvrir que Doc Matéo est parfaitement à même de tenir la console. Finalement, sans faire de cérémonie, elle commence à interpréter dans la cabine, les chansons « Le couloir A » et « Vivant poème. » Grande et lunaire, la dame a du parfois mal à reprendre son souffle lorsqu’elle parle ou chante.
Tandis qu’elle officie dans la cabine, les personnes de Philips arrivent finalement. Barbara accepte mal leur retard et leur demande de repartir. Ce qu’elle ignore alors, comme le rapporte Doc Matéo, c’est qu’ils ont fait exprès de prendre leur temps, par pure délicatesse, afin qu’elle puisse s’habituer tranquillement à l’atmosphère de La Loupe. Myriam Eddeira apporte une autre version de l'histoire : "Les raisons de notre retard ce jour-là sont complexes et impliquent d'autres personnes que je ne veux pas trahir. Tout ce que je peux dire, c'est qu'un quiproquo est à la source de toute cette histoire..."
Barbara va revenir pour d’autres séances, durant deux autres après-midi. Elle est alors relativement en forme et nul ne pourrait imaginer qu’elle pourrait être en partance vers d’autres rivages. Jean-Louis confiera par la suite qu’il n'a rien vu venir. « C’était toujours elle qui s’occupait de ma santé. Ce n’est qu’à un seul moment qu’elle m’a dit : la cote est très raide maintenant ; et elle a pleuré dans mes bras. »
Un jour, Doc Matéo arrive au studio vers 3 heures et il découvre Jean-Louis en train de chanter « Le jour se lève encore » à la guitare.
— Qu’est ce que tu en penses, demande Aubert ?
— Que du bien, répond le Doc !
Spontanément, ils inscrivent cette base harmonique sur la bande. Mais en ce jour particulier, les événements s'enchaînent de façon surréaliste comme s'ils étaient guidés par la baguette d'une fée musicale. En premier lieu, Richard Kolinka en vient à passer au studio et il entament alors une répétition à trois. Puis, Olivier de la Celle, le fameux Baron, leur rend une visite inopinée : la chance veut qu'il soit brièvement de passage dans la capitale « Comme je m’étais acheté une maison à New York, il était aisé pour moi de prendre l’avion et de venir jouer à La Loupe sans ressentir ce satané décalage horaire, » raconte Le Baron.
Aubert et le Baron ne se sont pas croisés depuis quatre ans, mais le naturel revient au galop ; au bout de dix minutes, ils sont déjà en train de jouer. Jean-Louis évoque le texte qu’il a écrit pour Barbara et en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, Le Baron prend la guitare. À 21 heures, les quatre musiciens vont dîner puis reviennent au studio. En rentrant du restaurant, ils réalisent alors deux prises, absolument magiques de « Le jour se lève encore », sur lesquelles Jean-Louis chante en live tandis qu’il joue de la guitare. À l’écoute, la première prise est jugée parfaite et il se contentera ensuite d’enregistrer une basse supplémentaire. Dans la furie du moment, Le Baron livre l'un de ses fameux solos de guitare arraché aux étoiles...
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